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ON BRULE ENCORE LES SORCIERES

Article publié le samedi 25 avril 2009
L'affaire ORELSAN, par Alain PIOT

Il a fallu deux ans pour qu'éclate la polémique à propos d'un texte et d'un clip du rappeur Orelsan, délicatement intitulé Sale pute.
Pourquoi deux ans ? On peut penser que ce chef-d'oeuvre écoeurant est resté confiné à un petit milieu d'adolescents un peu prolongés, ou attardés comme l'on voudra, partageant les fantasmes de leur idole. C'est la programmation du rappeur au Printemps de Bourges 2009 qui a suscité de très vives réactions.
De quoi s'agit-il ? Pour parler de ce texte, il faut le lire. Inutile d'en disserter sur des on-dit, des échos plus ou moins déformés, ou des prises de position contradictoires. Il est évidemment accessible sur Internet. J'en donnerai quelques extraits uniquement pour les besoins de l'exposé.
Dans un texte où l'auteur tente de construire sa défense, on peut lire : Cette oeuvre de fiction a été créée dans des conditions très spécifiques relatives à une rupture sentimentale. Orelsan confond visiblement fiction et fantasme. Une fiction est une histoire basée sur des faits imaginaires plutôt que des faits réels. Convenons que peut-être le fait divers servant de thème au texte du rappeur n'est pas un évènement qui lui soit personnelleent arrivé. Par contre la banalité du thème originel (ma petite amie est allée voir dans les bras d'un autre si l'herbe était plus verte...) est quelque chose de courant et d'ordinaire, indépendamment de l'exploitation qui en est faite ici. Un fantasme est défini habituellement comme une fixation mentale ou une croyance irraisonnée pouvant, dans certains cas, conduire à des actes excessifs. L'encyclopédie Wiki-Psychologie ajoute : Dans le domaine de la sexualité, le fantasme est un scénario érotique, imaginaire ou non, provoquant une pulsion ou une excitation sexuelle au point d'être assouvie mais pas nécessairement, du fait de l'auto-censure sociale ou religieuse.
Nous sommes au coeur du problème. Le personnage mis en scène et en texte par le rappeur, blessé dans son narcissisme viril, développe une avalanche de fantasmes érotico-sadiques. En voici un échantillon (je censure le pire!) :
'Tu m'as trompé tu l'as pompé tu es juste une sale pute (ter)
J'déteste les sales traînées comme Marjolaine...
J'rêve de la pénétrer pour lui déchirer l'abdomen...
Si j'te casse un bras considère qu'on s'est quittés en bons termes,
J'taime, j'ai la haine, j'te souhaite tous les malheurs du monde...
J'vais te mettre en cloque (sale pute)
Et t'avorter à l'opinel...

Le plus ahurissant, ce sont certains arguments apportés par ses rares défenseurs. Ainsi la renversante naïveté de la chanteuse Anaïs qui parle de l'humour, du recul et de l'humanité d'Orelsan. La même définit ainsi la trame fictionnelle du texte : Une violente charge contre une femme adultère! Quelles sont donc les références d'Anaïs? Certainement pas les évangiles dans lesquels la femme adultère est pardonnée... Plutôt le Code Napoléon (1804)dans lequel la femme adultère est passible d'un emprisonnement de 3 mois à 2 ans; l'homme adultère n'étant passible, au pire, que d'une amende (disposition abolie en 1975!).
Autre défenseur d'Orelsan, l'éditorialiste d'Europe 1, Claude Askolovitch : Ce qui se passe autour d'Orelsan, c'est du lynchage bien-pensant... On est en train d'en faire à tort le symbole même de la brutalité masculine, on a inventé un diable à abattre.
On ne peut mieux inverser les rôles!

Le diable d'Askolovitch m'évoque bien d'autres vapeurs de soufre. J'ai eu l'occasion d'étudier de près les persécutions des sorcières qui ont eu lieu en Europe occidentale du XVème au XVIIIème siècles (1). J'ai notamment analysé le processus de diabolisation de la femme qui sous-tend ces persécutions et ces exécutions. Je trouve de singulières analogies avec les délires de notre rappeur.
Pourquoi voit-on dans la femme (que l'on qualifie de sorcière) la présence du démon ? Parce que la femme, sa sexualité, sa séduction, le mystère de son ventre, font peur à l'homme qui se voit menacé dans sa virilité. L'homme a peur de perdre son pénis; l'une des accusations les plus fréquentes portées contre les sorcières était de ce type-là.
Or que dit Orelsan, le petit mâle atteint dans sa dignité :
'T'es juste une truie tu mérites ta place à l'abattoir
T'es juste un démon déguisé en femme j'veux te voir briser en larme
J'veux te voir rendre l'âme j'veux te voir retourner brûler dans les flammes.
Et oui! C'est bien dans les flammes du bûcher que se terminent les procès en sorcellerie.
Ce sont les fantasmes, les délires des Inquisiteurs ecclésiastiques, des Juges laïcs, qui, aux siècles passés ont conduit les interrogatoires, les tortures et les exécutions des femmes (elles représentent 80 % des procès en sorcellerie).

Le rappeur rêve de torture :
'J'ai la haine j'rêve de te voir souffrir
J'ai la haine j'rêve de te voir souffrir baby'
Tels sont les derniers mots de son chef-d'oeuvre.

Reste une questin : d'où viennent ces fantasmes, ces comportements, ces postures ? Le rappeur Orelsan n'est pas une figure isolée dans notre société. D'autres partagent sa manière de voir la femme, la relation amoureuse. Lui-même est certainement imprégné par un environnement idéologique.
Je tente une réponse qu'il faudrait approfondir. Il me semble que cet univers violent et mortifère combine des éléments culturels d'origines diverses et en particulier deux sources. Il y a d'une part les fantasmes (et les passages à l'acte) de domination masculine et de mépris de la femme issus des franges d'un Islam dénaturé, éloigné de ses origines (de la même façon que l'Inquisition était éloignée des origines du christianisme). Je vois d'autre part un courant sexiste et machiste issu d'Amérique du Nord, dans une population jeune, diffusé chez nous par les milliers de court métrages débiles (rires enregistrés, vous connaissez!). Tout récemment, le journal Oral Otis publié par une faculté de l'Université d'Ottawa, a imprimé un article qui en a surpris plus d'un par son contenu misogyne. En effet, l'auteur faisait la promotion de la violence sexuelle, du mépris des femmes et même du viol. Une affaire qui rappelle sérieusement celle dont nous parlons ici.

Pour conclure, que penser du lynchage bien-pensant d'Askolovitch, autrement dit de la liberté d'expression et de la censure ? La question vaut la peine d'être posée. L'équation n'est pas simple. D'un côté la création artistique (peu importe là sa qualité intrinsèque) et d'autre part le mépris de la femme allant jusqu'à l'incitation au viol, à la torture et plus (J'veux que tu crèves lentement). N'est-il pas du devoir d'une société de mettre des limites aux menaces qui pèsent sur ses membres, quels qu'ils soient ? Il est certainement du devoir des citoyennes et des citoyens de se révolter contre ce qui les déshumanise.

(1) PIOT Alain, La dibolisation de la femme - On brûle une sorcière, Paris 2009, L'Harmattan.

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